Smol Emuni : la foi contre le fatalisme
Religieux, sionistes… et à gauche
Itay Maschiah pour Haaretz / Traduction : Sophie Goldblum / Illustration: Ofir Raveh, Alexandre Journo• 4 juin 2026
Rendre visible le mouvement religieux de gauche israélien, Smol Emuni, c’est éclairer un angle mort de la perspective européenne sur le camp de la paix au Moyen-Orient, en rappelant que la solidarité avec les Palestiniens se joue aussi au sein du mouvement sionisme religieux. À travers la traduction de ce reportage d’Haaretz publié en novembre dernier, Daï ! poursuit son travail de mise en lumière des judaïsmes des marges et des résistances, en diaspora comme en Israël.
Kippa aux deux drapeaux portée par Alex Sinclair et arrachée et découpée par la police de Ben Gvir en avril 2026 / illustration : Alexandre Journo
Traduction de l’article “They Were Raised in the Heart of the Settler Right. Now They're Determined to Revive Israel's Left”¹, publié dans l’édition anglaise d’Haaretz, le 28 novembre 2025, reproduit avec l’autorisation de la rédaction.
Après avoir constaté de près l’impact considérable qu’un petit groupe peut avoir sur la société israélienne, le mouvement Smol Emuni – la « gauche fidèle » – souhaite désormais activer cette dynamique à son tour, mais pour infléchir le cours des choses dans l’autre direction.
« Je me souviens de mon dernier séjour dans la réserve², il y a huit mois. On était assis à fumer des cigarettes, et l’un des gars a dit avoir vu un père et sa fille marcher sur une route sur laquelle ils n'avaient pas le droit de circuler. Il a pris la radio et on lui a ordonné : “Tirez sur le père !”. Juste après, on a entendu un autre officier sur la ligne classifiée³ dire : “Abattez la fille aussi”. L’homme n’a pas voulu dire ce qu’il avait finalement fait. Soit il avait honte d'avoir utilisé son arme, soit il avait honte d'avoir eu pitié. Qu'est-ce qui est pire ? »
Tuvia prend une autre gorgée de bière. Il fait comme si de rien n’était et ignore que je note ce qu’il dit alors que c’est Shabbat, jour de repos sacré où écrire est interdit (ndt). L’envie de parler est trop forte. Sur un banc d’une rue de Jaffa, nous sommes en pause lors d'une veillée de shabbat organisée par Midrasha Emunit, un programme d'études intensif pour jeunes sous l’égide du mouvement Smol Emuni. Lorsque Tuvia tente d’expliquer comment il en est venu à s’engager dans cette activité de gauche, son flot de paroles menace de nous submerger.
« Ce qui m’a fait prendre conscience de la situation, ce qui m’a donné envie d’agir, s'est produit pendant ma mission militaire actuelle », poursuit-il. « Samedi soir, j’étais avec des amis, on parlait de la réserve, et quelqu’un a évoqué un type que je connais bien. Lui et ses camarades avaient capturé un Gazaoui. Leur commandant de bataillon leur a ordonné de le relâcher, mais ils ne voulaient pas qu’il les dénonce, alors ils l’ont emmené sur le toit et l’ont exécuté. »
« Quand ils se sont fait prendre, la punition consistait à passer une semaine hors de Gaza — vous imaginez ? Un ami qui était avec nous et qui a entendu l'histoire a dit : “On faisait ça tout le temps, mais sans se faire prendre.” Je suis sorti de là sous le choc, ne savant pas quoi faire. J'avais déjà entendu parler de crimes de guerre, mais cette fois, c'était différent.»
Les soldats décrits dans les deux récits ont grandi au sein du mouvement sioniste religieux, tout comme Tuvia lui-même, qui souligne son profond et croissant sentiment de honte et d’aliénation vis-à-vis de sa communauté. Lors de sa précédente affectation militaire, il s’était coupé les payot — ces mèches de cheveux le long du visage, qu’un interdit religieux préserve de la lame du rasoir — et, après avoir entendu le sous-officier religieux affirmer qu’à terme, les non-Juifs — y compris le soldat druze de son unité – seraient « nos esclaves », Tuvia avait remplacé sa kippa par un chapeau.
« Il y a l’alcoolique dans Rhinocéros d’Eugène Ionesco, Bérenger, qui se plaint de ne pas pouvoir être un rhinocéros, » c’est-à-dire de ne pas réussir à se conformer à la norme. « Je me sens comme lui », dit-il, ajoutant qu'après avoir entendu l'histoire de l’exécution, il a cherché un moyen d'agir. Il a rencontré par hasard les responsables de la Midrasha, Roy Kleitman et Amana Shlomo : « par la grâce divine », selon ses propres termes. Par le biais de la Midrasha, il a également rejoint d'autres activités de Smol Emuni, notamment l’activisme sur les territoires qu’il appelle encore parfois par leur nom biblique, Judée et Samarie.
« Je me sentais chez moi à la Midrasha, parmi des gens qui me comprenaient, explique-t-il, Cela m'a permis de tracer ma propre voie. » C'est un tout nouveau monde de « mayim hayim »⁴. Grâce aux études proposées dans ce cadre, les premières fissures de son identité religieuse ont trouvé un langage et un but orientés vers l’action. Il y a près de trois ans, j’ai écrit un article dans l’édition hébraïque de Haaretz sur mes impressions de la conférence fondatrice de Smol Emuni à Jérusalem⁵. À l'époque, quelques semaines après le discours menaçant de coup d'État du ministre de la Justice, Yariv Levin, et plusieurs mois avant le 7 octobre, le désespoir régnait dans le pays. Pour un militant de gauche laïque comme moi, voir un auditorium bondé de personnes parlant le langage de la droite mais engagées à gauche suscitait l’espoir. Aucun des participants ne semblait douter de la profondeur de son engagement. Ils ne se contentaient pas de reprendre le discours de centre-gauche : il y avait là une véritable gauche. Mais il était encore difficile d’évaluer le sérieux de ce rassemblement à l'époque. L’atmosphère parmi ceux qui se mêlaient dans le hall était celle d'une bande d’adolescents qui auraient fait le mur pour une virée en ville. L’image d'une sorte de « révélation » résonnait en moi. Étaient-ils venus chercher du réconfort auprès de personnes qui leur ressemblaient, ou cherchaient-ils à s'organiser pour une action concrète ?
L’avenir nous le dira, pensai-je alors.
Photo : Ofir Raveh
Depuis, Smol Emuni a multiplié les activités. De cette conférence est né un mouvement qui se déploie de manière concrète et systématique dans de nombreuses directions. Outre la création d’une école pour les jeunes appelée Midrasha, le groupe a fondé une maison d’édition ; il rassemble l’un des groupes les plus importants et les plus engagés de jeunes militants israéliens qui œuvrent à la protection des bergers et des récolteurs d'olives palestiniens dans les territoires occupés ; et organise des sessions d'étude visant à forger un langage religieux de gauche.
Il diffuse de la littérature humaniste et religieuse aux soldats, publie une revue, propose un programme d'année de service civique avant l’engagement militaire et coordonne ce qu’il appelle une communauté d’enseignants issus du système éducatif religieux public. En bref, les militants du mouvement sillonnent les collines de la vallée du Jourdain et s’implantent durablement dans les cursus d'éducation et de formation, les budgets et les institutions. Une branche sœur de Smol Emuni, composée principalement de juifs pratiquants, a été créée aux États-Unis, et en Europe⁶. Mikhael Manekin, l’un des fondateurs de Smol Emuni, se souvient qu’après l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin il y a 20 ans, le mouvement du sionisme religieux a décidé d’inculquer ses valeurs – « de les ancrer dans les cœurs » – aujourd'hui, Manekin souhaite faire de même.
« On rencontre le sionisme religieux partout, du matin au soir, des cérémonies jusqu’au système éducatif, dit-il. C'est au-delà de la politique, c’est une composante de la vie. En travaillant main dans la main avec les institutions nationales, nous nous inscrivons dans notre héritage sioniste religieux. Il y a actuellement un sentiment d’urgence justifié, et la pression nous donne l’impression de courir un sprint, mais à mes yeux, c’est d’un marathon qu’il s’agit. Dans 20 ans, j'aimerais voir émerger des rabbins municipaux⁷ issus des institutions de Smol Emuni. »
Haaretz : « Vingt ans ? »
Manekin : « Le peuple éternel n’a pas peur d’un long chemin. »
Nous voila de retour à la soirée de la Midrasha à Jaffa, où les mélodies du shabbat peinent à couvrir la musique du bar voisin. Autour de la table dressée selon la coutume, une douzaine d’étudiants de la quatrième promotion de la Midrasha, sous la direction de Kleitman et Shlomo, sont réunis. C’est le dernier Shabbat du programme, qui comprenait trois semaines d’études intensives et trois autres week-ends de formation dans différentes régions du pays. La matinée est rythmée par l’étude de sujets religieux et autres en Havrouta — une méthode selon laquelle deux personnes étudient un texte ensemble ; l'après-midi est consacrée à des conférences aux thèmes plus politiques.
« Le matin, on construit, l’après-midi, on détruit », plaisante Shlomo.
Le programme est impressionnant. Les 300 pages de supports pédagogiques distribués aux jeunes abordent la morale et le pouvoir juifs, la foi et la politique, ainsi que les relations d’Israël avec les autres nations. On y trouve des références à la Torah et à Maïmonide, ainsi qu'à des philosophes comme Emmanuel Levinas et Martin Buber, et à la penseuse levantine Jacqueline Kahanoff. Le programme de conférences politiques aborde des sujets tels que le colonialisme et l’appareil d’occupation, l’industrie de l’armement israélienne et ce qui est présenté comme « Un regard mizrahi sur le sionisme et le conflit ».
Un circuit sur la Nakba était organisé à Haïfa, suivi d'une conférence sur Gaza par Amira Hass, journaliste du Haaretz, et d’une autre du député Ayman Odeh (Hadash-Ta’al)⁸ sur les événements d’octobre 2000 (lorsque la police a abattu 13 manifestants arabes). D’autres visites ont eu lieu à Lod, Hébron et dans des « villages non reconnus » bédouins du Néguev, offrant une introduction complète aux identités israéliennes réprimées. « Pendant le Shabbat que nous avons passé à Haïfa, la section locale du Hadash dans le wadi est devenue notre synagogue », raconte Kleitman. « Nous avons allumé les bougies de shabbat sous les portraits de Lénine et de Marx. »
Autour de la table du Shabbat à Jaffa, entre autres, se trouvent des colons qui se décrivent comme ayant été élevés dans l’idéal de suprématie juive et animés d'une soif de sang et de vengeance. Pourtant, aujourd’hui, ils incitent leurs amis en ligne à s’informer sur l’occupation et à s’engager dans l’activisme sur le territoire occupé. On trouve aussi des haredim qui confessent une certaine ignorance des réalités politiques et se disent prompts à sortir de leur bulle. Au sein d'un mouvement plus large de transformation sociale, la Midrasha constitue ainsi une sorte de force d’avant-garde, cherchant à opérer une transformation politique chez l’individu. Pour certains, l’expérience est profondément déstabilisante.
Shulamit Arnon, née dans la colonie juive d’Hébron, fait partie des 55 diplômés de la Midrasha. « J'y suis arrivée avec certaines appréhensions quant à l'orientation politique que prenait mon parcours, confie-t-elle. Pendant des années, j’ai su que je n’étais pas vraiment de droite, mais mes études à la Midrasha ont confirmé mes soupçons. C’est là que mes idées se sont précisées, sont devenues plus cohérentes et historiquement ancrées. » Arnon se souvient du moment où elle s’est mise à trembler lors d’une visite à Deir Yassin, lieu du massacre de plus de cent Arabes en 1948. « Je tenais à peine debout, se rappelle-t-elle. Je ne m'étais jamais sentie physiquement incapable d’écouter. C’était une réaction corporelle que je ne comprenais pas. À la Midrasha, j’ai aussi compris que plus j’en apprends, moins je suis en paix avec moi-même. »
La Midrasha constitue le vivier le plus prometteur pour renforcer les rangs de Bnei Avraham (Enfants d’Abraham), la branche militante de Smol Emuni qui se présente comme la plus grande organisation de jeunes adultes œuvrant à instaurer une « présence protectrice » dans les territoires occupés. Ils accompagnent les bergers, participent à la récolte des olives et passent même un week-end dans les villages palestiniens régulièrement pris pour cible par les colons. Tandis que la Midrasha cherche à opérer un changement profond, le militantisme est le fer de lance de Smol Emuni. Lorsque des dizaines de ses membres arrivent pour soutenir les bergers et les agriculteurs palestiniens en difficulté, leur rencontre avec les jeunes des collines — qui ont grandi dans le même contexte religieux — est fascinante.
C’est un vendredi après-midi de fin octobre, non loin du village d’Al-Lubban en Cisjordanie. Quinze militants de Bnei Avraham défrichent des champs appartenant à des Palestiniens. Derrière la crête, un avant-poste hostile a surgi et ces agriculteurs subissent diverses formes de harcèlement : tuyaux d’irrigation sectionnés, arbres abattus, raids. Une situation terrible et persistante, ici comme ailleurs. Nous sommes à moins de sept kilomètres de la ville de Shoham, à un quart d’heure de Petah Tikva, dans le centre d’Israël. J’interroge les militants, occupés à réparer une terrasse agricole du village, sur l’influence de leur éducation religieuse commune sur leurs relations avec les colons hostiles.
« Notre présence est source de grande confusion », explique Shlomo, précisant que jusqu’à une semaine auparavant, elle et ses camarades pensaient que leur présence avait un effet modérateur – avant d’être eux aussi « violemment agressés » par des colons de Ras al-Ein, dans la vallée du Jourdain. « Ils savaient qui j'étais, ils connaissaient mon nom, ils savaient que j'avais grandi à Tekoa⁹. Le frère de bons amis de longue date se tenait là, en face de moi, et cela n'a rien changé », poursuit-elle. « C'est toi qui as amené les gars à la ferme des colons ! » lui ont-ils crié, faisant référence à son rôle de leader populaire au sein du mouvement de jeunesse national-religieux Bnei Akiva. Aujourd'hui, reconnaît-elle, nombre de ces anciens membres font partie des jeunes des collines.
Interrogée sur la manière de gérer ces derniers, Avital Engel, étudiante en littérature originaire de Jérusalem et issue d’une famille très religieuse, déclare : « Cela me permet de comprendre leur histoire. Je ressens une forme de compassion à leur égard. Mais j'ai l'impression qu'ils s'approprient quelque chose qui m’est cher et le dénaturent. » Elle se souvient d'un incident survenu dans le village d’Al-Muarrajat, où elle avait tenté de dialoguer avec deux colons armés entrés à cheval dans une école palestinienne. Leur conversation aborda le précepte d’« aimer l'étranger », la destruction d’Amalek, etc. « Ne m'ont-ils pas frappée deux fois ? Si, » affirme-t-elle.
De son côté, Kleitman raconte qu'une semaine après le 7 octobre, lui et deux autres militants étaient arrivés à Hébron pour apporter de la nourriture à leurs partenaires palestiniens. Arrivés dans le quartier de Tel Rumeida, ils tombèrent nez à nez avec trois soldats masqués. « Ils ont foncé sur nous, nous ont jetés à terre, nous ont appuyé le genou dans le dos, ont pointé leurs armes sur nous et ont commencé à nous interroger, » se souvient-il. Mais lorsqu’ils apprirent que les militants interpellés venaient de la célèbre yeshiva Otniel de Cisjordanie, les soldats furent déstabilisés et les relâchèrent. Quelques semaines plus tard, un ami national-religieux a dit aux militants : « J’ai un ami qui vous a rencontrés à Hébron. »
Selon Kleitman : « Le fait que nous soyons leurs frères joue un rôle. Mais au final, j’ai peur qu’un jour ils nous tirent dessus. On ne sait pas quand la limite sera franchie. »
Une carte d’Eretz Israël est accrochée au mur de Tantur, un institut œcuménique au sud de Jérusalem. Elle est représentée couchée sur le côté, pointant vers l'est, comme c'était le cas autrefois. Une douzaine d’érudits, membres du cercle théologique du mouvement, sont assis en cercle et débattent avec intensité d'un texte d’Elie Benamozegh, rabbin italien de la fin du XIXᵉ siècle. Nous sommes à Makom, la maison d’édition de Smol Emuni. Leurs travaux peuvent paraître ésotériques, mais ils sont au cœur de l'activisme de l'organisation.
« J’utilise ce texte parce qu'il aborde la question du nationalisme et que nous avons tendance à rester silencieux lorsqu'il s'agit de parler des autres nations », explique Gabriel Abensour, doctorant en histoire, qui a traduit le texte de Benamozegh en français. Le mouvement sioniste religieux a, en substance, ressuscité Benamozegh, car il avait besoin d’un langage nationaliste fondé sur la Torah, explique-t-il. Cependant, il a choisi de traduire des extraits très précis de ses écrits (le principal traducteur du rabbin n’est autre que le rabbin Dr. Eliyahu Rachamim Zini, oncle de David Zini, récemment nommé à la tête du Shin Bet).
Abensour a découvert des idées fascinantes et radicales dans les écrits non traduits de Benamozegh. « Les nations doivent respecter leurs droits mutuels, lit-il. La simple reconnaissance mutuelle des nations constitue une acceptation tacite du joug du Royaume des Cieux. »
L’un des objectifs du groupe d'étude est de déceler les failles des conceptions religieuses qui peuvent aujourd'hui paraître neutres et évidentes, mais qui sont en réalité des interprétations au service d'une vision nationaliste du monde. Leur postulat est que d’autres interprétations existent et qu'en les utilisant, il est possible de créer un nouveau langage religieux de gauche — un récit différent qui sous-tendra une politique différente. « Vue de l'extérieur, la tradition juive semble immuable, » explique Dvir Warshavsky, étudiant, membre du groupe et militant de premier plan au sein de Bnei Avraham. « Mais lorsqu'on vit au sein de cette tradition et qu’on l'observe de l'intérieur, on constate sa grande flexibilité. Je construis moi-même ma maison — je sais qu'il existe des alternatives. »
Rassemblement de membres de Smol Emuni / photo : Ofir Raveh
Le thème principal de la séance d'aujourd'hui est un article universitaire sur les lieux saints, coécrit par Warshavsky et Avraham Oriah Kelman, doctorant en sciences des religions à Stanford. Ils affirment que, tout au long de l'histoire, les lieux saints ont fonctionné comme des espaces interreligieux partagés et non comme de foyers de conflit.
« Pendant 1 500 ans, les Juifs ont considéré le tombeau de Joseph [à Naplouse] comme un lieu réputé pour favoriser l'abondance agricole pour tous, et en particulier pour les musulmans vivant à proximité », souligne Warshavsky. « Et puis, soudain, dans les années 1980, des colons arrivent et engendrent tout l'inverse : d'un lieu qui bénissait tous ceux qui l’entouraient, il devient un lieu qu'il faut protéger de ceux qui sont perçus comme une menace pour sa pureté. » Se souvenir de cette époque et de ces traditions oubliées, estime le groupe de Tantur, est la première étape vers la création d'une alternative politique.
« C'est bien plus vaste que la simple question des lieux sacrés », ajoute Kelman.
« Nous considérons le judaïsme comme une bouée de sauvetage face à la logique nationaliste qui nous emprisonne, car le centre-gauche libéral israélien est dépourvu de cadre identitaire. Il n'existe qu’un seul récit dominant dans la société israélienne : celui du sionisme religieux. L'alternative est la laïcité, qui se contente principalement de nier les symboles identitaires et l'héritage culturel. Pourtant, chaque jour à la synagogue, on entend des prières récitées bien avant l'avènement du suprémacisme juif. Nous nous efforçons de reconstruire la tradition, de la purifier de ce qui lui est arrivé après 1967, d'enseigner et d'apprendre cette religion oubliée qu'est le judaïsme. Ce lien vital avec la tradition nous permet de penser un monde antérieur à Israël et au sionisme. Nous avons une sagesse à laquelle nous référer – la sagesse de la tradition. »
Lorsque vous évoquez la sagesse de la tradition, en tant que laïc, j'entends en filigrane la sagesse religieuse face au vide séculier. Mais la gauche laïque a elle aussi une tradition, des valeurs et un héritage culturel — pourquoi la religion est-elle si essentielle ?
Kelman : « Je réfléchis à la contribution que le mouvement religieux de gauche peut apporter au discours de gauche. L'un de nos points forts est notre capacité à réfléchir à la position de l'individu face au pouvoir, à la distinction entre le permis et l'interdit, à la vertu. Le langage religieux possède une grande force précisément parce qu'il est halakhique [fondé sur la loi religieuse]. C'est une caractéristique qui fait particulièrement défaut au langage libéral. Le libéralisme organise la société comme un collectif et ne se préoccupe pas de la vie de l'individu, car celui-ci est libre. Mais aujourd'hui, nous avons besoin de repères, nous traversons une crise morale. »
La question est de savoir si vous voyez dans le langage religieux une « sœur » égale dans cette lutte, ou si vous pensez qu'il recèle également des espoirs pour la gauche laïque. Il y a une certaine arrogance au sein du sionisme religieux dans lequel vous avez été élevé. Votre groupe a-t-il également le sentiment de détenir une vérité plus profonde ?
Warshavsky : « D'une certaine manière, c’est l'inverse. J'ai quitté le sionisme religieux parce que j'avais un grand sentiment de vide. Quand on vit dans une société aussi agressive, on se sent orphelin. On aspire à avoir un rabbin, un maître, quelqu’un auprès duquel étudier la Torah sans discrimination… C’est une expérience de solitude terrible. C’est en entrant dans le champ de la gauche que j’ai eu le sentiment d’être face à une véritable richesse. Je sais qu’en tant que personne religieuse, je dispose d'une grande richesse, d’un bagage important,mais inachevé, car ne s’adressant qu’à un fragment de la population. J’évoluais dans un espace intolérant, structuré autour de valeurs dangereuses. »
Kelman poursuit : « Je comprends parfaitement cela. J’ai passé de nombreuses années dans le monde des yeshivas, engagé dans une quête intellectuelle et spirituelle. Enfant, je rêvais d’être prophète. C’était mon rêve : que Dieu me parle. J’étudiais la Torah sans cesse et je priais. Je recherchais un lien avec le transcendant, avec ce qui est au-delà de ce monde, qui m'apporterait une forme de clarté, car j’avais des questions. À un certain moment, j’ai compris que cela n’intéressait aucun de mes professeurs. Que mon milieu voulait simplement que j’épouse une femme religieuse, que nous ayons beaucoup d’enfants dans les colonies et que nous occupions un espace où les Palestiniens ne pourraient pas vivre. » « La pensée du sionisme religieux est très étriquée. Restez dans votre camp, votez pour les bons partis, et tout ira bien. Ce qu’il y a de plus profond, la quête intérieure et humaine qui a accompagné l'Humanité à travers l'histoire — même avant d’aborder les questions politiques — est aujourd'hui très appauvrie, vidée de toute substance. C’est pour cela qu’autant de sionistes religieux partent en Inde ! Dans un pays comme Israël où la religion est omniprésente, cette dissonance entre le trop plein d’injonction et le vide de sens est particulièrement marquée. Parallèlement, je pense que dans la crise générale que traversent la gauche israélienne et le libéralisme en général, la voix religieuse apporte une contribution unique. Il est essentiel que nous apprenions les uns des autres. »
Makom, la branche académique et philosophique de Smol Emuni, a publié quatre ouvrages à ce jour, et deux autres sont en préparation. Elle publie des œuvres originales ainsi que de nouvelles éditions de textes tombés dans l'oubli pour des raisons politiques.
« Nous opérons une renaissance de la pensée religieuse de gauche, marginalisée par le courant dominant », explique Ayala Hen Atkin, coordinatrice de Makom. « Nous cherchons à constituer un corpus, une bibliothèque pour un nouveau public en quête de ce langage. » L’équipe travaille également à la publication du premier numéro d’une revue semestrielle en collaboration avec l’Institut Van Leer de Jérusalem. Un beit midrash (lieu d'études religieuses) virtuel est également en projet, proposant des leçons d'introduction enregistrées sur des sujets tels que « le hassidisme, la kabbale, la pensée médiévale — mais avec une perspective de gauche », précise Atkin, ajoutant que cette initiative est née des demandes d’enseignants souhaitant aborder ces thèmes. « Tout ce qu'ils trouvent sur Internet est d’extrême droite. »
La conférence annuelle Smol Emuni, qui s'est tenue cette année début septembre — avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu — rassemble toutes les branches de l’organisation. Comme les précédentes, cette édition a eu lieu à Heichal Shlomo à Jérusalem, haut lieu du sionisme religieux et ancien siège du Grand Rabbinat d’Israël. La salle était bondée ; les chaises en plastique que les participants portaient au-dessus de leurs têtes semblaient flotter dans le flot humain qui inondait les allées.
Sur scène, des orateurs ont dénoncé la famine et la destruction à Gaza avec une force rare en Israël. Un artiste de Spoken word a improvisé en arabe ; le rappeur Sameh Zakout a diffusé un message vocal d'un proche vivant à Deir el-Balah, à Gaza, qui n'a mangé que des petits pois pendant deux ans. Par moments, ces textes semblaient tout droit sortis du programme d’une future commémoration.
« Nous n'avons pas de document de politique générale, mais notre philosophie repose sur l'égalité et la compassion, explique Manekin. Si je dis que je suis de gauche précisément parce que je suis croyant, c'est parce que la religion dans laquelle j'ai été élevé se préoccupe presque obsessionnellement de la question de la protection des faibles et du rejet de la force. Il est clair pour moi que la plupart des gens ne perçoivent pas la religiosité juive de cette façon, mais je pense qu'elle a été perçue ainsi pendant la majeure partie de l'histoire juive. Autrement dit, ce n'est qu'aujourd'hui que les gens comme nous sont minoritaires. »
Haaretz: « Dans quelle mesure Smol Emuni est-il politique au sens strict du terme ? »
Manekin : « On ne peut pas être apolitique et se réclamer de Smol Emuni, et j'ai du mal à imaginer une personne de droite se sentir à sa place ici aujourd'hui. Tout ici est politique, et nous essayons d'être clairs sur nos intentions. »
Malgré l’idéologie présentée lors des sessions, une personne de gauche laïque pourrait se sentir mal à l'aise face à ce genre de rassemblement, surtout si elle fait partie de ceux que le judaïsme national-religieux a complètement dégoûtés de la religion. La kippa, les discours émaillés de citations talmudiques, leur pathos sirupeux, à chaque mention des « voies de la douceur » ou d’une « soucca de paix » : on pourrait avoir envie de prendre la fuite. La méfiance envers la religion et les religieux peut facilement faire écran aux propos tenus.
« Je sais très bien ce que c’est que d’être une personne religieuse dans un espace laïque où l'on me perçoit comme une menace, ou au contraire, comme un “animal de compagnie” religieux », explique Manekin, ancien directeur général de Breaking the Silence, une ONG qui publie des témoignages de soldats ayant servi dans les territoires occupés, et de Molad — Centre pour le renouveau de la démocratie israélienne. « On a l'impression d’être considérés comme des invités, et le danger est de reproduire ce comportement envers d'autres groupes, de se dire : “comme c'est sympa de voir une personne laïque comme vous à la conférence !” Le défi est de trouver un moyen de dialoguer sans porter de jugement, même lorsque les divergences sont ancrées. Nous devons dialoguer avec tout le monde. Par exemple, il est essentiel de parler avec les soldats qui servent à Gaza, ce que la gauche radicale ne fait pas. Ce dialogue est d'autant plus nécessaire pour remédier au fossé qui sépare le public laïc et libéral du courant religieux dominant, » affirme-t-il.
« La majorité de la société israélienne est aujourd’hui traditionaliste. On ne peut pas faire de politique en ayant peur de la majorité. Et je ne parle pas seulement d'un point de vue électoraliste. La religiosité, telle qu’elle est représentée par les autorités religieuses, se rend impopulaire, je ne peux donc pas me plaindre des laïcs que cela rebute — mais il n’en reste pas moins que nous avons besoin d’un dialogue. »
Certains diront que ce n’est pas le moment de dialoguer, qu’il faut lutter. « Je vais illustrer ma réponse par un exemple tiré des milieux de la gauche radicale. Imaginons que vous soyez chargé d’assurer une présence protectrice dans les territoires occupés, et qu’un Palestinien soit expulsé de ses terres. Vous devez adapter votre comportement envers le colon ou le soldat, ce qui implique de développer une capacité de dialogue et vous oblige à tenter de comprendre son point de vue. C’est à cette dynamique que je fais référence. Il ne s'agit pas de dire “Hé, mon pote, je t’aime bien” ou “Mettons de côté nos désaccords”, car cela risque fort de se faire au détriment du Palestinien. »
Manekin est aujourd'hui coordinateur des infrastructures de Smol Emuni, une organisation aux ressources limitées, tant en termes de budget que de personnel « pour l'instant, on se débrouille comme on peut. Les activités du mouvement sont financées par le New Israel Fund et des philanthropes privés, principalement des Juifs américains, mais on espère également obtenir des dons de la part de la communauté religieuse de gauche en Israël même. » Manekin espère également que ses collègues accéderont à des postes importants au sein de l'administration. « Nombre d'anciens élèves de Bnei Avraham et de la Midrasha pourraient devenir directeurs d'écoles préparatoires militaires et de programmes de service civique, ou encore hauts fonctionnaires aux ministères des Finances, de l’Éducation et des Affaires sociales, voire parlementaires. Nous ne les orientons pas nécessairement dans cette direction. Il ne s'agit pas d’un complot, mais d'une prise de conscience citoyenne. »
Haaretz: « Recherchez-vous ce genre de personnes parmi les fonctionnaires actuels ?»
« Nous n’avons pas besoin de les chercher, elles sont déjà là. Ce qui se passe actuellement, c’est que, dans toutes sortes d’endroits, on trouve des personnes religieuses de gauche qui se sentent isolées. Elles disent : “J’aimerais assister à un cours avec plus de personnes qui me ressemblent.” Nous avons des personnes à différents postes, et souvent, elles aspirent à ce genre de discussion. Nous ne les y avons pas envoyées. Mais nous leur disons : “Vous n’êtes pas seuls, nous vous soutenons.” Quand on se sent complètement seul, on a beaucoup plus peur d’exprimer ses opinions. »
La conférence annuelle proposait des groupes de discussion sur des sujets tels que « La guerre et l’ère messianique », « L’éducation humaniste et religieuse » et « Une terre pour tous ». Une session à huis clos pour les réservistes, animée par Aviad Houminer-Rosenblum, une fondatrice de Smol Emuni, a permis aux participants de partager leurs expériences de trois, quatre et cinq missions à Gaza. Mon attention s’est portée sur l’expression d’un jeune homme aux traits délicats, portant une fine alliance. Son regard était vide. Les autres racontaient des histoires de crimes de guerre, mais les muscles de leur visage restaient impassibles. L’un d’eux confiait souffrir de stress post-traumatique, un autre avait rejoint le mouvement Breaking the Silence, un troisième avait été traité de « balance », et de ‘mosser’ (délateur) par ses camarades, ce qui, selon la halakha, signifie qu'il est susceptible d'être mis à mort.
Activité de présence protectrice / photo : Ofir Raveh
À l’instar de la Midrasha et de Bnei Avraham, Smol Emuni US n’a pas été planifiée d’en haut à proprement parler, mais s’est développée indépendamment, prenant sa place au sein du mouvement. Tout a commencé à l'initiative d’un cercle d’amis religieux à New York, dont la moitié étaient des expatriés israéliens qui, un an auparavant, las de vivre dans un désert politique, avaient décidé de se réunir pour des discussions informelles de gauche.
L’engouement croissant et le groupe s’agrandissant, ils décidèrent d’organiser leur propre conférence locale et de nouer des liens avec leurs homologues en terre sainte. « En réalité, ce groupe n’avait pas d’identité propre, ce qui explique notre croissance rapide et surprenante », explique Esther Sperber, ancienne hyérosolymitaine et directrice exécutive du groupe. Esther est en contact avec des personnes dans plusieurs villes des États-Unis qui souhaitent créer des communautés similaires et elle apporte également son soutien à Smol Emuni Europe, fondé récemment.
Après avoir abordé ces développements à l’étranger, revenons au travail de Smol Emuni en Israël, et plus particulièrement à son système scolaire. « Il y a ceux qui sèment le blé et ceux qui plantent des arbres, explique Manekin. Notre défi, comme celui de tout mouvement politique, est d’être les deux. » Parmi les planteurs figurent les personnes impliquées dans HaSadeh, la branche éducative du mouvement.
Yoel Ilani, professeur au lycée Midrashiya pour filles de Jérusalem, sous l’égide de l'Institut Shalom Hartman, a participé l’été dernier à un séminaire HaSadeh de deux jours destiné aux enseignants. « C'était une expérience très enrichissante, confie-t-il, une rencontre avec des enseignants qui doivent composer avec le même système d’enseignement religieux d’État, qui ne tient pas compte de nous. »
Smol Emuni définit précisément son identité, explique Ilani, qui a grandi dans une famille religieuse politiquement modérée de la ville de Yeruham, dans le sud du pays, et qui, animé par un sens du devoir, est finalement devenu enseignant. « Avant d’être une organisation pragmatique dotée de bras opérationnels, c’est une véritable communauté où chacun se sent chez soi. Mes parents ne se sont jamais reconnus dans le Gush Emunim [mouvement de colonisation] ni dans le courant qui a pris une place de plus en plus centrale au sein du sionisme religieux. J’ai grandi en marge du système éducatif que j’ai fréquenté, avec l’intuition de nourrir des valeurs différentes, sans pouvoir vraiment mettre les mots dessus. Les institutions [d’enseignement religieux] d'État sont très politisées et extrêmement monolithiques ; elles représentent une conception très spécifique du judaïsme. »
Le centre Hartman est certes considéré comme relativement à gauche au sein de ce système, mais l’encadrement pédagogique, les manuels scolaires et d’autres aspects de la vie y sont profondément imprégnés d’idéologie national-religieuse. « Les manuels d'histoire ont été rédigés à l’Institut Har Bracha, » situé dans la colonie de droite du même nom, près de Naplouse. « C'est ni plus ni moins que de l’histoire érigée en théologie, remarque Ilani. Tout tourne autour des Juifs, de la providence divine et de la Création. »
Le plus difficile, selon Limor Yaakov Safrai, directrice de Hasadeh et cofondatrice de Smol Emuni, est de composer avec la Direction de l’enseignement religieux qui, par exemple, a organisé récemment une conférence où « les otages n’ont même pas été mentionnés, ni la douleur et les difficultés [de leurs familles], mais le vocabulaire du miracle et des lumières était omniprésent. » Les activités de HaSadeh consistent donc à apporter un soutien à la fois émotionnel et pédagogique concret aux éducateurs de gauche au sein du système étatique et religieux — « par exemple, un atelier où l’on met en scène les problèmes auxquels nous sommes confrontés au quotidien, explique Yaakov Safrai. Imaginez : les élèves montent dans le bus scolaire et, pour une raison ou une autre, se mettent à chanter “Mort aux Arabes”, alors que le chauffeur est arabe. Comment réagissez-vous ? »
« Notre croissance a été fulgurante », ajoute-t-elle, « nous avons créé notre communauté d'enseignants il y a trois mois et elle compte déjà une centaine de membres. »
HaSadeh élabore des plans de cours et des programmes pour l'éducation civique, l’enseignement et l'étude de la Bible, ainsi que le contenu des cérémonies organisées tout au long de l'année ; l’association est actuellement en train de mettre en place une communauté de parents. Yaakov Safrai est convaincue que tous ces efforts finiront par porter leurs fruits, comme c'est souvent le cas dans le domaine de l’éducation, c’est un processus long et parfois imprévisible.
Yaakov Safrai, qui a grandi dans une famille national-religieuse d’un petit moshav du Gush Katif, raconte qu’elle voyait des Palestiniens de Gaza depuis chez elle, franchissant le petit point de contrôle de Khan Younès pour se rendre aux champs, mais sans vraiment les voir. La première Intifada a éclaté lorsqu'elle avait 5 ans, fin 1987. Son père est rentré avec le pare-brise de sa voiture brisé et le voisin a été poignardé dans le dos – des événements qui faisaient partie intégrante de la vie stressante et dangereuse dans ces colonies. Mais des doutes politiques ont commencé à surgir. « Il y avait quelque chose qui clochait chez moi, cette passion, cet enthousiasme débordant, se souvient-elle. Il y avait un problème non résolu. » Au lycée, une tante lui a offert Le Vent jaune de David Grossman — un regard sans concession sur l’occupation en Cisjordanie — avec cette dédicace : « À ma nièce réfléchie. » À 20 ans, elle a voté pour la gauche.
Bien qu’elle ait déménagé à Ma’aleh Gilboa, un kibboutz religieux près de Beit She'an, Yaakov Safrai est retournée chez ses parents avec son compagnon pour les aider avant le retrait des implantations juives de Gaza en août 2005. Jusqu’au mois dernier, elle était directrice du département de l’Éducation du Conseil régional de Basse Galilée, parallèlement à son activité au sein de Smol Emuni. Désormais, elle a décidé de se consacrer à la transformation du système, de l’extérieur. La semaine dernière, Hasadeh a annoncé l’ouverture des inscriptions pour une année de service civique et humaniste avant l’incorporation dans l’armée, en coopération avec HeChalutz, une organisation de formation de leaders inspirée par l’esprit des pionniers d'Israël. Cette communauté de 16 personnes, basée à Beer-Sheva, effectuera du bénévolat auprès d’organisations judéo-arabes, dans des écoles locales et auprès de réfugiés ; une journée par semaine sera consacrée à l'étude avec des enseignants religieux de gauche.
À l’avenir, HaSadeh prévoit de proposer des formations d’enseignants et des programmes de leadership, ainsi que des bourses. « L’idée est de créer un vivier de talents qui influencera profondément l'ensemble du système », explique Yaakov Safrai.
Haaretz : « Le système d’éducation religieuse d’État est vaste et dispose de budgets considérables. Vous semblez former un groupe de personnes sympathiques qui se sont trouvées – mais quelles sont vos chances face à une telle machine ? »
Yaakov Safrai : « La réponse réside dans les qualités du programme. Le Mouvement des kibboutzim religieux, d'une part, et la yeshiva Har Hamor [d'extrême droite], d'autre part, sont des organisations très restreintes, et pourtant, chacune, à sa manière, a réussi à influencer l'ensemble du mouvement sioniste religieux et, par conséquent, toute la société israélienne. Autrement dit, je n'ai pas forcément besoin d'être important numériquement. Je dois réussir à transmettre un message… La plupart des gens que je rencontre ne veulent pas détruire, ils veulent la paix. Ce sont ceux-là que nous allons mobiliser. »
Haaretz : « Où avez-vous appris à faire ce travail ? »
YS: « Ce n’est pas un programme stratégique concocté dans les alcôves des anciens de Sion¹⁰ . Quand on est animé d’une véritable passion, qu’on répond à un besoin réel et qu’on s'efforce de créer une infrastructure — linguistique, conceptuelle, politique, militante et éducative — et ça marche. J'ai travaillé des années au sein du mouvement kibboutzique religieux et j’en ai appris la doctrine. J’ai vécu l'approche de Har Hamor de près, enfant, au sein de ce mouvement. »
Haaretz : « Y a-t-il quelque chose que vous espérez obtenir de la population laïque ? »
YS: « « Oui. Au final, nous créons une réalité. On peut qualifier Smol Emuni de mouvement marginal. Ou bien on peut lui donner une place, et ses valeurs se diffuseront. Quelle est notre motivation ? Nous aspirons à un judaïsme différent et cet enjeu dépasse largement le seul monde religieux. Il concerne l’ensemble de la société.
Que veux-je dire par là ? Que s’acharner à s’opposer à la religiosité ou aux personnes religieuses revient à jeter le bébé avec l’eau du bain. En adoptant une posture de rejet global, on se prive d’alliés potentiels.
Si nous voulons réellement transformer les choses, nous avons besoin de partenaires issus d’un public large et engagé, y compris au sein du monde religieux. Or chaque confrontation menée sur ce mode accentue la fracture : elle éloigne les religieux du discours de la gauche, et nourrit chez eux un réflexe de panique et de repli dès lors qu’ils se sentent rejetés par les milieux progressistes. »
Notes de bas de page
Traduction du titre original : Ils ont grandi au cœur des colonies de droite. Aujourd'hui, ils sont déterminés à faire revivre la gauche israélienne.
Les soldats non mobilisés.
Ligne de communication militaire.
“eaux vives” en hébreu, expression faisant écho au renouveau.
Pour rejoindre le groupe whats app: https://chat.whatsapp.com/KKj1Ko6fGFo03hcHG0f48l
En Israël, les rabbins sont des fonctionnaires et peuvent recevoir des postes locaux, comme rabbin municipal d' une agglomération donnée.
Hadash-Ta'al (en hébreu : חד״ש־תע״ל) est une alliance politique en Israël formée entre Hadash (Parti communiste, arabo-juif) et Ta’al, un parti arabe laïc.
Colonie dans les territoires occupés, au sud de Bethléem.
Allusion ironique au mythe antisémite des “Sages de Sion”.