Qu’est-ce que les libéraux trouvent au hassidisme ?

R. Etienne Kerber, Lola Zerbib-Kahanne, Alexandre Journo / Illustration : Raphaëlle Elalouf‍ ‍ • 4 juin 2026

Le mouvement libéral est schématiquement, dans le spectre du judaïsme, sa branche la plus progressiste, tandis que le hassidisme est, avec le courant mitnaged, à l’autre extrémité du spectre sa branche la plus orthodoxe. Il y a pourtant une affinité particulière du premier pour le second. Martin Buber a popularisé, plus qu’aucun autre, la sagesse hassidique. Quand on lit encore la vie de Kafka, juif très assimilé, pas tout à fait libéral, fils de traditionalistes, mais pas traditionaliste lui-même, ce qui aiguise sa curiosité dans le judaïsme c’est d’abord le hassidisme du théâtre yiddish. Comment comprendre cette affinité ? Nous avons interrogé Étienne Kerber, rabbin libéral et à la sensibilité néo-hassidique.

Raphaëlle Elalouf, Les courants blancs

Alexandre Journo : Bonjour Étienne, cet entretien naît d’une observation que j’ai faite progressivement en fréquentant des synagogues libérales, et la vôtre en particulier. Dans le milieu libéral, on met en avant, plus qu’ailleurs, le hassidisme. Nous sommes, dans votre bureau, entourés de livres sur ce sujet. Et il y a une chanson standard de tous les milieux juifs, guesher tsar meod, chez vous on l’investit d’un sens très particulier, on décortique ses paroles, on en fait quelque chose de central pour l’éthique juive. Et j'ai l'impression que cette attirance envers le hassidisme est beaucoup plus forte que dans le monde traditionaliste. Qu'est-ce qui explique ça selon vous ?

Étienne Kerber : C'est une excellente question. On va essayer d'y aller de façon aussi didactique que possible. Traditionnellement, le milieu libéral, comme le milieu consistorial (et même une certaine partie du courant orthodoxe), vont tous les deux tendre vers une intégration des Juifs à la société. Et au début du XXe siècle, tout ce qui relève de la mystique est chez les uns comme les autres relégué au second plan. On veut être respectable, ne rien proposer ressemblant à du charlatanisme ou à de la superstition. À une certaine époque, les deux mouvements sont donc aussi très peu intéressés par le hassidisme.

Pour expliquer la mue libérale sur le sujet, il faut faire un détour par les États-Unis dans les années 50. Il y a là-bas une jeunesse américaine qui n’a pas directement vécu la Shoah, survenue en Europe. Cette jeunesse, dans les années 60, avec tout ce qu'on sait de cette époque, s'ennuie à la synagogue. Tout leur semble trop carré, trop droit. Le rituel est quelque peu figé et les sermons sont érudits mais pas forcément engageants. Et la jeunesse juive américaine, qu’elle soit réformée, conservatrice ou orthodoxe, va se demander : qu'est-ce que l’on fait encore à la synagogue ?

Certains, en arrivant sur les campus universitaires américains, font la découverte des pensées orientales, de l'hindouisme, du yoga, du bouddhisme. Ils se rendent compte que cette fois ils ne sont pas devant un texte de prière que l’on récite ; on ferme les yeux, on médite, on réfléchit à des questions profondes sur le sens de la vie. En cherchant si cela existe du côté de leur tradition, ils (re)découvrent la mystique juive et le Hassidisme. Ils sont sidérés parce que c'est possible de faire cela dans une pratique rituelle religieuse au sein de leur propre tradition, le judaïsme.

C’est ce qui va amener cette sympathie pour le hassidisme, leur mystique propre, qui va grandement inspirer les libéraux et massortis. Ils sont parmi les plus touchés par cette quête de sens.

En parallèle de cela, académiquement et historiquement parlant, trois rabbins vont rendre possible cette mutation. Ils sont tous les trois rescapés de l’Europe qui sombrait dans l’antisémitisme. Le premier, c'est le rabbin Abraham Joshua Heschel, sauvé par le Hebrew Union College, le séminaire rabbinique libéral américain. Il va être le seul de sa famille à pouvoir s'enfuir vers les États-Unis. Le Hebrew Union College a vraiment tout fait pour qu’il ait un visa et qu'il puisse se sauver.

Il y a également Schlomo Carlebach et Zalman Schachter-Shalomi. Ce dernier d'autres vont passer par la France, parmi les derniers bateaux, presque en même temps que le futur dernier grand rabbin de la dynastie du mouvement Loubavitch (le rabbin Menachem Mendel Shneerson). Arrivés aux États-Unis, Carlebach et Zalman rejoindront le mouvement Loubavitch, dont la direction est assurée à l'époque par le sixième rabbi de la dynastie Habad, le rabbin Joseph Itzchak Schneersohn. C’est leur rebbe. Arrivé un peu plus tôt aux États-Unis, ce dernier avait eu cette intuition d’envoyer des shluchim, des envoyés, sur les campus américains pour essayer de réveiller les âmes juives à une pratique juive.

Parmi ces quelques profils qu'il va envoyer, il y a donc Schlomo Carlebach, qui va se découvrir cette âme de musicien et qui va devenir littéralement une star du rock. Il va jouer dans  des festivals avec Jefferson Airplane et d'autres groupes importants. Et il va commencer à faire des allers-retours entre la culture hippie à San Francisco et la culture hassidique.

Reb Zalman (Zalman M. Schachter-Shalomi), lui, va commencer à faire des découvertes avec le LSD (encore légal à l’époque). C'était à une époque où ces explorations étaient différentes et autorisées. 

Alexandre Journo : Quel rapport avec le mouvement progressiste ? 

Reb Zalman, après avoir fait cette découverte, devra se séparer du mouvement Loubavitch. Il va se diriger vers le côté académique puisqu’il devient PhD au Hebrew Union College (le séminaire libéral), et il va également faire la rencontre d’autres jeunes Juifs dans le même état d’esprit. Le directeur du séminaire lui dit : « Est-ce que je peux te mettre avec Abraham Joshua Heschel comme professeur pendant un an ? » Et il dit oui.

Et là, on a une sorte de croisement des chemins entre un judaïsme académique progressiste et une pratique pure du hassidisme. Et avec d’autres, ils vont commencer à créer ce qu'on appelle le mouvement Chavurah. Des Juifs américains qui vont faire vivre le judaïsme avec beaucoup plus de spiritualité et beaucoup moins de répétition de tradition. Qui vont puiser leur énergie dans le hassidisme.

Le judaïsme progressiste va adorer ça. Parce qu'en fait, les disciples du Baal Shem Tov et le hassidisme en général ont apporté énormément de renouveau dans la pensée juive. Mais on ne s'en rendait pas compte parce qu’on les prenait pour des fabulateurs avec des amulettes, on les voyait comme des imposteurs.

Antérieurement, dans le monde académique, seuls de rares penseurs comme Gershom Scholem, avaient mis au jour une véritable pensée dans le mysticisme, un niveau d'intellectualité qui dépasse l'entendement. De nos jours, certains, Catherine Chalier par exemple en France, estiment que ces penseurs hassidiques mériteraient d'être étudiés de la même manière que Kant et les grands penseurs, mais ils ne le sont pas car ils ont cette image de fabulateurs. Cette dernière  écrit alors des portraits des plus grands maîtres hassidiques, en particulier dans la collection Arfuyen. Ses livres sont de véritables trésors. En 2026, c’est ça être rock’n’roll.

Alexandre Journo : Vous dites qu’il y avait une sorte de rejet du hassidisme par les orthodoxes et les libéraux allemands et américains,  qui lui trouvaient quelque chose de pas vraiment « convenable ». Mais il devient un peu plus respectable à partir du moment où, d'une part, la contre-culture générale américaine commence à apprécier les mystiques en général – peut-être pas le hassidisme en particulier, mais le hassidisme, c’est notre mystique. Et à la fois aussi parce qu’il y a des universitaires qui vont le rendre respectable en écrivant des ouvrages sérieux à son sujet.. C’est donc parce que le hassidisme devient convenable qu’il est adopté ?

Au début du XXe siècle, à Varsovie, il y avait un hassid qui avait commencé à faire le pont entre le monde hassidique et l’extérieur. Il s'appelait Hillel Zeitlin. Il a inspiré une figure comme Martin Buber en essayant de faire comprendre au monde laïque que la hassidout était un trésor caché. Martin Buber va être le premier à avoir un retentissement certain. 

Dans les années 60, sur les campus américains, on va  se dire  : « Notre tradition est un puits infini de spiritualité et de méditation, et on nous l'a toujours caché. » Et c'est ce qui va se passer, on va y puiser dedans.

Il y a enfin, pour compléter le tableau, un dernier savant (littéralement car avant de devenir rabbin, il était physicien), Aryeh Kaplan. Tout en restant juif orthodoxe, il fait le constat que de nombreux jeunes juifs s’intéressent au bouddhisme. Il analyse les textes orientaux et réalise que la mystique juive (qu’il étudie) comprend de nombreux mots qu’on avait pris l’habitude de traduire par “prier”. En prenant soin de les traduire plus justement, il met à jour des dizaines de techniques de méditation… et surtout le fait que cette dernière a toujours fait partie de la tradition juive (on la retrouve même dans la Torah). C'est incroyable. Et là, il a la bénédiction du Rabbi de Loubavitch qui l’a encouragé à écrire dessus. Il va promouvoir la méditation juive car elle est complètement inhérente au judaïsme.

Il ne faut pas aller bien loin. Le premier et principal texte en mystique juive, c'est la Torah. Le monde a été créé en six jours et le septième jour, Dieu s'est reposé. On peut écrire cette histoire pour les enfants, mais si on prête attention au texte. C'est infini. C’est par là qu’on commence le programme de mystique à l'École Rabbinique de Paris. Le premier verset de la Torah, c’est des pages entières de sublimes commentaires du Zohar.

Alexandre Journo : Cette génération-là revient un peu à ce que leurs grands-parents ont quitté ? 

Pour certains, c'étaient leurs grands-parents qui avaient quitté le hassidisme en arrivant aux États-Unis. Pour d'autres, ils venaient du monde juif laïque. Tous les profils existent.

Pour revenir à la toute première question : c’est à ce moment-là (les années 60) que les progressistes commencent à s’en inspirer. Ils vont lire les contes hassidiques de Martin Buber. Et ils vont surfer sur cette vague  à partir de 1960-1970 jusqu'à aujourd'hui. Cela a donné le néo-hassidisme.

Lola Zerbib-Kahanne : Est-ce que c'est un mouvement à sens unique ? C'est le hassidisme qui infuse le monde libéral et cette jeunesse-là, ou est-ce qu'il y a des mouvements dans les deux sens ?

Il y a en effet un mouvement franc dans un sens. Le hassidisme va vraiment inspirer tout un tas de rabbins qui vont être portés par la spiritualité et la mystique juive. Ne serait-ce qu’en France, hormis les Hassidim pour qui c’est l’essence même de  la  Torah : Consistoire, ultra-orthodoxes, libéraux, massortis, modernes orthodoxes, presque tout le monde est amené à citer (au moins de temps à autre) un maître hassidique. 

Car, non seulement, il y a toute la créativité quand il s’agit de l’interprétation de la Torah… 

Mais la hassidout a aussi révélé le sens pratique de la Kabbale. Et pour peu qu'on étudie  les bases de la  psychologie,  au cours des études rabbiniques(dans le mouvement libéral), on se rend compte  que nombre d’enseignements du hassidisme, émanent de la Kabbale, source de fins conseils aussi bien spirituels que psychologiques.

La tradition juive est d'une puissance phénoménale pour accompagner la psyché et donner un sens à la vie.

Lola Zerbib-Kahanne : Et donc la question, c'est : est-ce qu'il y a un mouvement dans l'autre sens ? 

C’est une question qui a beaucoup été étudiée. En arrivant aux États-Unis, dans un contexte où le judaïsme réformé est majoritaire, les libéraux n’influencent pas les orthodoxes par leurs écrits mais il est démontré qu’il y a eu un « effet miroir ». De fait, le mouvement Loubavitch a développé le rôle de la femme juive dans le respect de ses propres règles (en particulier à travers l’éducation, l’accès aux textes et le rôle de la shluhah). On le voit aujourd’hui, sur les réseaux sociaux. Parmi les profils les plus populaires qui parlent de judaïsme - il y a de nombreuses femmes juives pratiquantes - très souvent hassidiques, et en particulier des femmes Loubavitch. Elles gèrent leurs réseaux tout en étant mariées à des rabbins qui eux, dirigent des communautés (et donc j’imagine qu’elles codirigent également ces communautés mais je n’en sais pas plus car je ne les connais pas personnellement). Sans connaître tous les profils, je pense facilement à au moins cinq à dix d’entre elles, francophones avec des dizaines de milliers de followers. Et ce qu’elles font est impressionnant.   

Bien sûr, il faut comprendre que je parle en partant du principe que le judaïsme libéral croit en la pluralité du judaïsme. On a confiance en l'authenticité de notre démarche et de ce que l’on fait mais on ne pense pas détenir l’unique vérité. On peut regarder ce que font les autres mouvements avec respect et admiration.

Alexandre Journo : Parlons un peu de toi maintenant. Qu'est-ce qui t'a attiré dans le hassidisme et comment tu as rencontré ça ?

De mon côté, je grandis dans une famille juive laïque et à l’adolescence, j'arrive à un point où je suis profondément assoiffé de spiritualité. Mes grands-mères avaient essayé de me donner les bases, et les copains à l'école aussi. Mais c'était des bases. En 2001, j'arrive à la CJL, je rencontre le rabbin Pauline Bebe, et là, j'absorbe toute la Torah que je peux dans tous les sens. Rashi, Talmud, Midrash, je vais dans tous les sens.

Au fil des années, il y a un truc qui se passe. Il y a des citations qui me marquent encore plus que d’autres. L’une d'entre elles c’est : « Ne demande pas ton chemin à celui qui le connaît, car tu risques de ne pas te perdre. ». Je remarque un truc : elles sont très souvent attribuées à deux rabbins, le Baal Shem Tov et Rabbi Nahman de Braslav. Mais à l’époque, si tu me montrais une carte ou une frise chronologique, je ne savais pas du tout où ni à quelle époque les situer.

Et puis je suis en Israël chez ma tante et mon oncle haredim, et ils me disent : « Faut que tu étudies Rabbi Nahman. C’est ça qui t’intéressera le plus. ». Evidemment, rabbi Pauline Bebe le remarque également. Et un jour elle me prête Le Chemin de l'homme par Martin Buber. Là, je lis et je suis bouleversé.

Je commence à comprendre qu’il y a un mot « hassidisme » qui est clé. J'étudie avec le rabbin Mordecai Finley, « le rabbin de Leonard Cohen » à Los Angeles (sur Skype à l'époque). Il enseigne la Torah à travers les principes de la psychologie, en particulier les archétypes (de Jung). Je commence alors à comprendre que le hassidisme est fait pour moi, mais même à l'époque, je suis encore dans les balbutiements. Je ne sais toujours pas vraiment ce que c'est. Alors je commence à découvrir les débuts de la Kabbale, Gershom Scholem, etc.

Petit à petit, je mets des mots sur cette pensée mystique. Et en arrivant à Londres, tout s'enchaîne assez rapidement. Je me dis « il faut que j'écrive un livre qui s'appellerait Hassidout Reformit (le Hassidisme réformé) ». Pas pour réformer le Hassidisme, mais quelque chose qui permettrait aux libéraux et à tout juif d’avoir un accès aux enseignements hassidiques (ce que j’ai fini par faire dans mes livres!). Tout d’un coup je découvre le néo-hassidisme à travers des élèves londoniens de reb Zalman (cité plus haut). Par le plus grand hasard, je serai même locataire dans l’appartement du dernier élève à qui il a donné la semicha (le rabbin Marc Soloway). Alors déjà j’en ris, car je me dis « évidemment que quelqu’un y avait déjà pensé ». J’arrête d’écrire mon bouquin et je passe ma vie entre la bibliothèque du Leo Baeck College et les retraites spirituelles néo-hassidiques dont certaines sont dirigées par des rabbins Massortis et d’autres par une havrouta à mi-chemin entre les Orthodoxes et les Modernes Orthodoxes (mais ouverte au fait que j’étais étudiant rabbin libéral). 

Au final, j’écrirai ma dissertation rabbinique sur l’un des plus grands maîtres Hassidiques. J’étudie Torah, Talmud, Midrash, Halakha et Kabbale mais toujours avec une passion infinie pour le Hassidisme, dans sa forme traditionnelle comme dans sa forme académique…  Ce qui me qualifiera pour enseigner la mystique à l’École Rabbinique de Paris (progressiste) ainsi qu’au sein de la CJL. Et depuis, je fais une tournée en continu dans toutes les conférences et synagogues libérales de France, Suisse, Belgique et Luxembourg afin d’enseigner ce  sujet (puisque tous mes livres en parlent !). Et ça aborde également l'aspect interreligieux. L’Église française m’a invité à Rome pour une conférence car ils souhaitaient une introduction à propos du Tikkoun Olam dans le judaïsme, les Protestants également... À chaque fois c’est un pur bonheur. 

Lola Zerbib-Kahanne : C’est que tu racontes un peu dans Chercher l'étincelle, tu fais des parallèles avec ta vie séculière qui te mènent à ça. Il y a des ponts qui semblent évidents entre le hassidisme - qui tourne beaucoup autour de la danse, du chant. Et le rock en particulier. Qu'est-ce qui  a vraiment intéressé les libéraux dans le hassidisme ?

C'était d'aller chercher l'étincelle, même dans la culture populaire. Prenons Debbie Friedman (auteure-compositrice en liturgie juive). Elle est l’héritière de Peter, Paul and Mary, Joan Baez et Dylan.

Dans la transition entre les années 60/70, elle a commencé à se dire : « Il faut que j'essaie d’écrire des mélodies dans ce style pour les synagogues. » Elle va composer non seulement des airs folk sur les prières, mais en plus traduire sur ces mélodies les prières en anglais. Malheureusement je ne l'ai jamais connue, elle est décédée en 2011, quand je suis arrivé au séminaire musical qu’elle a créé à Chicago.

J’y ai rencontré des personnes dont elle s’occupait en tant que babysitter, à l'époque où elle a commencé à composer. Ils m’ont dit : « On était là la première fois qu'elle a fait une prière mixant hébreu et anglais. Cela avait beau avoir lieu dans une synagogue libérale de New-York, quand c’est arrivé, certaines personnes ont quitté la synagogue. » Elle a façonné une nouvelle norme dans le milieu liturgique réformé américain. Mais son travail a dépassé toutes les frontières des différents mouvements religieux juifs de l'époque. Beaucoup d’orthodoxes ne savent pas que la mélodie de la havdala qu’ils chantent a été composée par Debbie Friedman.

De mon côté, j’y suis allé parce que j’étais déjà dans un groupe de rock qui commençait à vraiment se faire connaître (les Shades). Parallèlement à ce groupe de rock, je savais que je voulais toujours devenir rabbin. Rabbi Pauline Bebe m’a donc proposé de diriger un office musical avec les jeunes appelé Shabbat Rock.  J'ai accepté avec grand plaisir tant l’opportunité était parfaite. 

Alexandre Journo : Pour revenir au regard porté par les libéraux sur le hassidisme : en lisant les contes de Buber, Gog et Maggog, il semble que les rabbins hassidiques veulent investir le rite d’un sens nouveau, et se préoccupent autant du sens que de la pratique, ce qui revient déjà à amoindrir le poids de la pratique. Est-ce aussi cela qui résonne avec la pratique libérale ?

Oui et non. Les hassidim ne sont pas des libéraux. Ils restent évidemment dans une pratique ultra-orthodoxe. Par contre, ils étaient à la recherche d’un nouveau souffle dans le rite qui était extrêmement sobre et d’une rare complexité (quand il s’agissait de mystique). De ce côté-là, les Hassidim vont apporter énormément de fraîcheur et un véritable Hidoush, un sens renouvelé.

Dans la deuxième partie du 20e siècle, les libéraux vont être très sensibles à cela car, d’une certaine manière, ils sont dans la même situation. Les premières générations de rabbins libéraux ont apporté un véritable renouveau. Les rabbins du début du 20ème siècle sont entrés dans la légende. Prenez quelqu’un comme Nelson Glueck, rabbin, archéologue, érudit au plus haut point, il fait la couverture de Time Magazine en 63. Toutefois, un certain classicisme commençait à s’installer alors que les années 50 et 60 apportaient tellement de choses nouvelles. Mais à quoi bon savoir comment a été écrite la Torah si on ne vit pas ce que la Torah enseigne. Logiquement, beaucoup ont donc trouvé dans le Hassidisme une source d’inspiration dont ils avaient profondément besoin. Il y a eu d’autres sources d’inspiration bien entendu comme le mouvement des droits sociaux, le féminisme, l’inclusivité, mais on peut dire que le souffle et l’humanité à l’intérieur des débuts du hassidisme a été transversal. Toutefois, en conclusion, il faut aussi remettre les choses en perspective : les libéraux ne se sont pas seulement  inspirés du hassidisme mais de toute l’histoire du judaïsme ! N’oublions pas qu'un souffle de créativité a toujours été la force du judaïsme. Depuis la destruction du premier puis du second Temple avec la compilation du Talmud, le Midrash, nos Sages de mémoire bénie … Le judaïsme a toujours été traversé par ce ruach kodesh, ce souffle de sainteté qui permet d’avancer entre tradition et hidoush (renouveau).

Note de la rédaction

À la fin de l’entretien, le rabbin Étienne Kerber a tenu à nous signaler que, dans cette histoire du néo-hassidisme qu’il dresse,  un des rabbins mentionnés, dont on ne peut éluder l’importance pour le judaïsme américain, a fait l’objet d’accusations d’agressions sexuelles. Il s’agit de Shlomo Carlebach, contre lequel de nombreuses femmes, pour la plupart mineures au moment des faits, ont témoigné dans le magazine Lilith a publié en 1998, pour des faits d’agressions sexuelles. 


Etienne Kerber est rabbin à la Communauté Juive Libérale d'Ile de France.

Raphaëlle Elalouf est Architecte, diplômée de l’ENSA Paris-Malaquais. Elle entend lier art, architecture et artisanat en développant des pratiques professionnelles complémentaires comme l’art de la fresque, le décor de théâtre et l’illustration. MirYad nait en 2016. Rencontre éthymologique du regard et de la main, de l’espagnol et de de l’hébreu, elle croit au génie des lieux. Avec le dessin comme langage premier, elle questionne les mémoires transgénérationnelles, traduit des récits fragmentaires, et imprime des territoires imaginaires.

Une Résidence artistique à l’Institut Français du Maroc en 2020 est l’occasion de parcourir les villes de Tanger et Fès où résonnent les mémoires familiales. Démarre alors une expérimentation autour des souvenirs inconscients et des transmissions silencieuses révélés par la résonance des lieux.

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