Like a Kabbalist

Qu'est-ce que TikTok, Madonna et la numérologie ont en commun ? Ils ont tous tiré le même fil (rouge) : celui qui relie la Kabbale à chaque époque et ses besoins

Alice Pfeiffer/ Illustrations : Mathilde Roussillat Sicsic4 juin 2026

De Freud à TikTok, en passant par le virage kabbaliste de Madonna, comment la Kabbale est-elle devenue la star improbable de notre chaos contemporain ? Entre mystique médiévale, business hollywoodien et soif de sens post-confinement, plongée avec Alice Pfeiffer dans la résurrection pop d’une tradition ésotérique qui n’a manifestement pas dit son dernier mot.

Tout commence avec une tentative échouée de faire une psychanalyse – une expérience fort désagréable qui me donne l’impression qu’on lit dans mon cerveau sans mon consentement. Mais, au passage, j’y découvre l’existence de l’inconscient, qui m'apparaît comme une sorte de divinité qui ne porte pas son nom, mais apparemment responsable de la petite magie du quotidien : les coïncidences, les répétitions, les transmissions, les lapsus. En tentant de me soigner toute seule, je découvre la fascination de Carl Jung et Jacques Lacan pour la Kabbale, qui a en commun avec eux de s’intéresser à la face cachée du langage.

Tout cela me paraît fort mystérieux, et me voilà embarquée dans une éducation faite maison, bricolée à partir de films, de bribes de numérologies, de vidéos Youtube. Et voilà qu’en deux temps trois mouvements, j’ai fabriqué mon propre jeu de Kabbalah Tarot, et m’auto-tire les cartes. Ne froncez pas les sourcils, ceci est, figurez-vous, parfaitement casher. Aussi appelé ‘Jewish Mysticism’, je retrouve ma nouvelle passion sur Tik Tok. Je ne suis apparemment pas la seule à chercher les voies du divin dans les objets du quotidien. Là, entre deux recettes de banana bread, je découvre que l’arbre de vie, central à la tradition mystique, peut être invoqué pour débloquer libido, finances, abdos. Qui dit mieux?

Depuis le confinement, l’ésotérisme bat son plein sur les réseaux, si bien qu’explose sa propre branche, dite WitchTok. Là entre les cristaux, les manifestations et l’astrologie, la Kabbale nous est livrée en trois minutes comme une promesse de ligne directe avec l’Éternel. Les différentes orthographes – kabbale, qabalah – désignant selon les graphies la Kabbale juive, chrétienne ou agnostique, crée une discussion entre personnes croyantes de toutes fois et bords politiques.

Étonnant ? Pas vraiment – chaque période de crise redécouvre la spiritualité comme promesse d’immunité et de dépassement de l’époque, avec ses contraintes et ses codes.

La Kabbale, on ne la présente plus, mais présentons-la quand même. Elle naît au XIIe siècle, dans les cercles rabbiniques de France et d'Espagne. Un kabbaliste de Castille, Moïse de León, fait circuler le Zohar, texte qu'il attribue au sage Shimon Bar Yochai, du IIe siècle. C'est, selon la majorité des historiens, un “pseudépigraphe” : une fiction d'archive, où l'ancienneté permet au texte de faire autorité. Le Zohar est écrit en araméen, délibérément obscur, comme une sorte de traversée poétique où chaque verset ouvre sur des dimensions cachées spirituelles du texte. Là, Dieu n'est pas une force externe et unitaire, mais une structure à l’intérieur même des textes, qui se manifeste par dix émanations interconnectées du fameux Arbre de Vie, composé de Sefirot.

Cette redécouverte pop et grand public n'est pas inédite. Dans les années 1960, le rabbin américain Philip Berg, né Feivel Gruberger, ancien agent d'assurances reconverti, fonde le Kabbalah Center, qu'il installe définitivement à Los Angeles dans les années 1980. Il marque une rupture avec la tradition kabbalistique, dont l'étude était réservée aux hommes juifs de plus de quarante ans ayant une connaissance approfondie de la Torah – sans quoi les textes pourraient, apparemment, être dangereux. How tempting. Berg, lui, n'est pas de cet avis. Il traduit les textes en anglais courant, crée des cours et des retraites, élabore une pédagogie grand public, vend de l'eau “chargée” et surtout le fameux bracelet de laine rouge noué au poignet et censé protéger contre le mauvais œil. Beaucoup y voient une imposture, un sacrilège, et on peut les comprendre. Mais Berg répondra, en substance, que la Kabbale a toujours muté, absorbant au fil des siècles diverses cultures et demandes.

Sans surprise, c’est Madonna qui fait exploser la tendance : en pleine transition personnelle et artistique, celle qui a toujours flirté avec le religieux, adopte le nom d'Esther, suit des cours, cashérise sa maison, donne des interviews sur la Kabbale, et dit que celle-ci l'aide à comprendre l'interconnexion entre les choses. Demi Moore la rejoint, et la tendance est telle que Britney Spears est photographiée fil rouge au poignet - devenu marqueur d'appartenance, mais à quoi, on ne sait pas trop.

Le pont entre Kabbale et Hollywood n'est pas sorti de nulle part. Hollywood est intimement associé au glamour, à l'illusion, au spectacle, à la séduction. Le mot glamour vient de grammar – le savoir des signes – et désignait à la fois la connaissance, la magie, l'illusion. Autrement dit, celui qui maîtrisait l'écriture et le texte pouvait jeter des sorts. Hollywood produit un monde où les stars – le corps céleste – sont des dieux de substitution : des divinités olympiennes modernes, sources de culte, de projection, d'adoration. On dit même que le mot Hollywood se réfère au bois de houx, traditionnellement associé à la confection de baguettes et balais de sorcières.

Le fil conducteur devient apparent : Abracadabra vient de l'araméen avra kadavra - “je créerai comme je parle” – lecture associée à la tradition kabbalistique et à l'idée du mot producteur de sens. Entre Hollywood et Kabbale, les signes ne décrivent pas le monde : ils le fabriquent. Si Hollywood est une usine d'illusions où l'on crée des images plus vraies que nature, la Kabbale, elle, déplace aussi l'idée du divin : elle substitue à une relation verticale – Dieu en haut, l'homme en bas - une relation textuelle, contenue dans l'écriture. Dieu n'est pas au-dessus du monde : Il est le langage qui le structure.

Aujourd'hui, Tik Tok aussi parle d’une autre mutation. Il y a, certes, quelque chose de paradoxal à chercher la libération de la machine depuis l’intérieur  de celle-ci, à trouver une élévation livrée par un système qui nous devance, nous digère et nous reproduit. Mais n’est-ce pas le paradoxe de tout langage, qui articule autant qu’il contraint ? La Kabbale sur TikTok, c'est peut-être ça : trouver de l'illisible, une langue antérieure, un sens caché, une profondeur qui résiste à la surface et à l'algorithme ?

Cette réémergence n'a d'ailleurs rien de surprenant - elle est même profondément juive, si vous voulez mon avis. Le judaïsme n'est pas une religion du texte figé, mais de l'ajout, du commentaire, du texte vivant où la relecture et la réinvention deviennent partie intégrante du sacré, qui vient se répondre au fil des siècles. Et chaque relecture finit par parler de son époque, et tenter de répondre à ses besoins.

Le Talmud, déjà, assemble des commentaires et voix contradictoires. Puis viennent les midrashim, sorte de “fan-fiction biblique” selon Sophie Goldblum, des textes qui remplissent les blancs et comblent les fissures de la Torah. C'est là que naît Lilith, convoquée pour combler un contresens dans le récit de la Genèse : les midrashim inventent une femme qui refuse de se soumettre, et devient démon et monstre parce qu'insoumise. Cette lecture est aussi révélatrice de son époque : elle répond aux angoisses médiévales sur la mort des nourrissons, la sexualité, la  femme qui s’échappe de l’ordre social.

Aujourd'hui, ce revival s'inscrit plus largement dans la mouvance en ligne de ce qu'on appelle la sorcellerie, ainsi que dans le boom général des spiritualités. Non loin de la Kabbale et de KabbalaTok se niche le courant “Jewitch” – être juive et sorcière à la fois – qui s'intéresse à Lilith, à la Kabbale, au culte de la déesse et aux matriarches. Est-ce une nouvelle strate du judaïsme ? La question est vertigineuse. Une chose est sûre : ces producteurs et productrices de contenu s’emparent d'un texte qui les avait transformées en démons pour avoir voulu l'égalité, d'une tradition qui leur avait fermé la porte au nom d'une puissance réservée aux esprits mâles préparés. Les voilà à lire sans rabbin, sans institution, sans intermédiaire, ou au moins à questionner celui-ci…?

Alors qu'on se pose la question du patriarcat comme norme et pouvoir au creux de tous nos échanges et de nos intimités, KabbalaTok remixe un sacré qui ne répond pas à tout, mais s’interroge au moins sur la transmission de celui-ci.

On peut penser ici à Gilles Deleuze et Félix Guattari, dans Kafka : Pour une littérature mineure, qui parlent de l'usage mineur d'une langue majeure : la faire bégayer, la faire dévier de l'intérieur. Tous ces contenus et ces usages populaires, inclusifs, déroutent les dogmes - comme une invitation qui parle depuis une marginalité pour mieux s'adresser à toustes. Kabbalah in a nutshell?



Alice Pfeiffer est une journaliste de mode franco-britannique passée par des études de Gender Studies à la London School of Economics. Elle a publié deux ouvrages ('Je ne suis pas Parisienne' (Stock) et 'Le Goût du Moche' (Flammarion)) et a notamment collaboré avec The Guardian, Vogue, Le Monde. Pour Daï, elle signe un article sur la redécouverte "pop" de la Kabbale sur Tik Tok. Au quotidien, elle adore le mauvais goût sous toutes ses formes, tout ce qui brille, et espère que le surnaturel existe (ce qui la qualifie parfaitement pour parler de Kabbale).

Mathilde Roussillat Sicsic est designer graphique et illustratrice pour l’édition, l’identité visuelle de marques et le textile. Elle travaille également dans la décoration pour le cinéma,  avec une approche teintée par sa formation en design textile/couleur/matière.

Elle a réalisé l’identité visuelle de la revue Daï ainsi que des illustrations et fait partie du comité éditorial.

Son travail est visible sur son site : www.mathilderoussillat.com et son instagram 

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